Photo aérienne en 1858 par Nadar
" Il n'y a pas à hésiter : je vais m'alléger en détachant ma nacelle : je me cramponnerai au cercle. Encore, bien qu'il fasse frais, je quitte mon paletot, d'abord, que j'abandonne à terre,
puis mon gilet, puis mes bottes, puis... - mais puis-je dire cela, et comment le dire ? débarrassé de tout quant à l'extérieur ( il n'y a pas de dames ?...), je me déleste encore moi-même de
tout ce
qui peut me surcharger et je m'enlève enfin, à Quatre vingts mètres environ... J'ai aussitôt ouvert et refermé mon objectif et je crie impatient :
- Descendez !
On me tire, à terre. D'un bond je saute dans l 'auberge où tout palpitant je développe mon image...
Bonheur ! - Il y a quelque chose !...
J'insiste et force : l’image peu à peu se révèle, bien indécise, bien pâle, - mais nette, certaine...
Je sors triomphant de mon laboratoire improvisé. Ce n'est qu'un simple positif sur verre, très faible par cette atmosphère si brumeuse, tout taché après tant de péripéties, mais qu'importe ! Il
n'y a pas à nier : voici bien sous moi les trois uniques maisons du petit bourg :la ferme, l' auberge et la gendarmerie, ainsi qu'il convient dans tout petit-Bicêtre conforme. On distingue
parfaitement sur la route une tapissière dont le charretier s'est arrêté court devant le ballon, et par les tuiles des toitures les deux pigeons blancs qui venaient de s’y poser. J'avais donc
eu raison !
Mais comment, pourquoi, ai je donc pu, seulement cette fois désespérée, obtenir ce qui m’avait été jusque là refusé si implacablement ?
La lumière d'un coup se fait, et j'ai enfin l'explication que, plus sagace que moi, mon lecteur
praticien a déjà deviner. Cette fois, n'ayant pas de gaz à perdre, je suis monté avec l'appendice fermé, - cet appendice que la prudence élémentaire de tout aéronaute laisse toujours
ouvert,
béant, à chaque départ, pour donner issue à l'excédant du gaz qui se dilate à mesure que le ballon monte et prévenir ainsi l'explosion.
Or, à chacune de mes montées, cet appendice fusant vomissait à flots par mes bains l 'hydrogène sulfure : iodure d'argent avec sulfure d'hydrogène et méchant ménage irrémissiblement condamné à
ne jamais donner d'enfants. En n'imposant pas ici dès la première rencontre le divorce immédiat, j'avais assurément mérité de payer plus cher encore mon manque d'observation et de déduction.
Mais si j'ai eu des torts, je me les pardonne, tout joyeux d'avoir enfin « rompu le sort ». Nadar